Communication au Forum Mondial Science et Démocratie - Dakar 5 février 2011

CSF – Free Science était invité au deuxième forum mondial Science et démocratie, organisé à Dakar les 4 et 5 février 2011 en préambule au Forum social. Les séances se sont déroulées sur deux longues journées de rencontre de collègues du monde entier et d’horizons scientifiques très divers. Significatif de l’atmosphère spéciale des forums, les salles de l’école polytechnique jouxtaient le terrain de football envahi par les tentes destinées à des participants. Grâce à la température clémente, les dialogues ont pu se poursuivre en plein air jusqu’après l’extinction des feux. L’occasion a été fournie à notre envoyé Cassim Ahmed de nouer les contacts pour développer CSF en Afrique subsaharienne. Quant à Alain Garrigou, il présentait CSF aux participants du FMSD. Voici le texte de sa communication :

Pas de recherche sans chercheurs. No research without researchers. No investigation sin investigadores.

Cette évidence est sans doute oubliée tant les chercheurs sont enclins à invoquer la recherche avec un grand « La » et un grand « R », par présupposé idéaliste et par individualisme, tant ils ont de difficultés à se percevoir comme groupe malgré l’invocation d’une « communauté » très abstraite. Cette posture est aujourd’hui inadaptée.

- Des menaces croissantes se font sentir sur le monde de la recherche. On a un peu oublié que l’histoire de la science n’est pas une longue marche triomphale sans heurts et sans drames. La vision progressiste l’a emporté au point de rendre aveugle. Même les entraves les plus graves à la liberté de recherche sont perçues comme une sorte de résistance d’arrière garde, les plus graves étant le résultat de l’obscurantisme de régimes politiques archaïques, les plus anodines des accidents au milieu du progrès. A force de se multiplier, les actions menées contre la liberté de recherche et d’expression scientifique par des pouvoirs politiques et économiques, ont fini par convaincre que la situation se dégradait, y compris dans les pays où l’optimisme progressiste avait été le mieux partagé. - Or les réponses des scientifiques ont été et restent largement inappropriées du fait de l’individualisme des scientifiques et de leur impréparation. Les réponses traditionnelles parcellaires et ad hoc ont pris la forme de pétitions et de comités de soutien. Au point que ces actions semblent spécialement dévolues aux professions intellectuelles. Il n’existait pas de réponse préventive pour prendre en mains les affaires et pour dissuader de s’attaquer à la liberté d’expression scientifique. Où que ce soit et n’importe quand. Une fois le cas réglé, plus ou moins bien, chacun en revenait à sa routine du travail de laboratoire ou à son isolement.

  • A l’occasion des diverses affaires qui ont éclaté récemment, la fragilité des chercheurs est apparue plus manifeste. Protection légale ? Il suffit de dire que les chercheurs ne bénéficient pas d’une protection professionnelle comme les journalistes. Même s’ils s’expriment dans la presse. Dans ce cas, la différence est sidérante : les spécialistes ont le statut légal de n’importe quel citoyen tout en dérangeant plus que n’importe quel citoyen. Ajoutons que s’ils sont attaqués par les pouvoirs politiques et qu’ils appartiennent à la fonction publique, ils ne peuvent en outre recevoir le soutien de leur employeur. Quant à la solidarité avec les collègues les plus gravement atteints dans leur vie par la prison, la persécution policière ou financière, il est assez clair que la solidarité lointaine est toute formelle.
  • Or cette situation devient préoccupante au moment même où l’importance démographique et sociale des chercheurs est plus manifeste. Ils sont des millions dans le monde (40 000 en France) alors que les orientations de la recherche semblent de plus en plus initiées de l’extérieur de l’univers académique.

Pour répondre à la nouvelle situation, il faut donc une réponse nouvelle, c’est-à-dire une structure permanente, pluraliste et internationale de protection de la liberté de défense permanente. On n’ignore pas qu’il existe des associations qui consacrent une partie de leur énergie à la protection des chercheurs. Elles sont demeurées disciplinaires, nationales et souvent éphémères. Quoi qu’il en soit, en matière de protection des chercheurs, il ne saurait y avoir de rivalité. Les difficultés et la souffrance interdisent toute rivalité.

A ce titre, des chercheurs confrontés à des menaces pesant sur eux, constatant combien l’exception devenait fréquente, ont lancé l’initiative de Chercheurs sans frontières - Free Science. Quitte à paraître dans la lignée de ce qu’on a appelé le « sans frontiérisme », il s’agit non seulement de définir une action internationale mais aussi interdisciplinaire. Pas de frontières politiques mais aussi pas de frontières de discipline. D’autre part, le terme ambivalent de Free nous renvoie bien à la défense d’une science libre et gratuite. Le hasard a fait naître l’initiative à Paris qui est le siège de l’Unesco. Elle ne vaudrait ou ne vaudra rien si elle ne s’étend à l’ensemble de la planète par le moyen d’associations autonomes partageant les principes fondateurs et s’organisant en réseau.

La vocation de CSF est d’abord l’urgence. Il ne faut pas attendre d’être saisi d’une situation difficile voire tragique mais s’en emparer. La moindre des choses est que la solidarité agisse vite et fort et qu’elle soit organisée préventivement. L’urgence est en outre un moyen de briser ou d’atténuer l’individualisme des chercheurs. Par surcroît, la recherche bénéficiera de la défense des chercheurs. Au contraire d’un corporatisme, la liberté d’expression de tous bénéficiera aussi de celle des chercheurs. Ainsi, derrière l’urgence se profilent d’autres buts tels que la conquête de statuts légaux favorables à la liberté des chercheurs et à la vitalité de la recherche et encore la promotion d’un droit à l’éducation scientifique.

Dire que notre priorité est l’urgence oblige CSF – Free Science à exposer en conclusion, malgré sa prime jeunesse les actions de solidarité menées. J’ai bénéficié personnellement de son soutien dans un procès qui m’était fait par le pouvoir politique français. Actuellement, notre action se concentre sur le soutien à la sociologue turque Pinar Selek, victime de harcèlement judiciaire et jugée pour la troisième fois à Istanbul le 9 février prochain. Nous avons entrepris des démarches auprès de l’ambassade de Turquie à Paris et auprès de la commission européenne pour la recherche à Bruxelles. Deux observateurs de CSF-Free Science assistent au procès. Le 25 février 2011, une réunion-colloque se tiendra à l’Assemblée nationale en présence de Pinar Selek et de plusieurs collègues attaqués. Au moment où plusieurs laboratoires universitaires sont la cible du gouvernement hongrois, la présence d’un collègue philosophe concerné indique à la fois combien notre action doit être continue et combien il est devenu vital pour nous, notre travail et nos convictions, de créer les conditions d’épanouissement de la recherche par la protection des chercheurs.

fr/edito/fmsd-5-02-2011/start.txt · Dernière modification: 2011/03/30 15:33 par michel
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